vendredi 15 juin 2007

Interview France Football


  • En l'espace de quelques mois, le jeune portugais de Manchester United, Cristiano Ronaldo, a franchi un palier colossal, modifiant tant son jeu que son attitude. Elu meilleur joueur du Championnat anglais par les joueurs et par les journalistes, il est aujourd'hui l'un des joueurs les plus décisifs d'Europe. Il s'est assis dans un coin, au fond de la salle de presse. Gabriel Heinze, son meilleur pote, lui glisse les dernières consignes : « Calme-toi, parle doucement, vas-y vas-y tout va bien se passer ! » « C'est important c'est France Football, il faut que je me concentre » répond Cristiano Ronaldo. Les cheveux scintillent, le sourire brille. Quelques jours avant de partir en vacances, le portugais nous raconte le chemin parcouru depuis la Coupe du Monde. Il y avait eu les insultes et les sifflets : après le 1/4 de finale du Mondial 2006 Angleterre-Portugal, Ronaldo a été accusé par les Anglais d'avoir demandé à l'arbitre que Wayne Rooney soit expulsé pour avoir marché sur Roberto Carvalho, puis de s'être félicité du rouge infligé à son coéquipier de Manchester en adressant un clin d'œil à son banc. Il y a eu ensuite les louanges. « Aujourd'hui, les gens ne me regardent plus de la même façon » assure-t-il...


Cristiano Ronaldo, cette saison a-t-elle été une revanche ?

Non, car cela voudrait dire que mes sources de motivation ne sont les bonnes. Je ne joue pas pour prendre une revanche sur ceux qui ne m'aiment pas. Je joue pour mon équipe et pour mes supporters. Je veux gagner, prendre du plaisir.

Entend-on les sifflets lorsque l'on est sur le terrain ?

Bien sur ! Après la Coupe du Monde et l'incident avec Wayne, j'étais sifflé à chaque fois que nous jouions à l'extérieur. On ne s'y habitue pas. Il y a eu des moments difficiles, je trouvais cela injuste. Mais il a fallu faire abstraction, sinon je serais passé à coté de tous mes matches. Pendant des semaines, avant chaque rencontre, je me répétais : « Ne réagis pas, ne fais pas attention, jour ton jeu. » J'ai réussi à me contenir. Les sifflets modifient forcément votre jeu. Certains joueurs sont complètement déstabilisés. Je crois, au contraire, que ces sifflets m'ont fait du bien. Ils m'ont poussé à plus de concentration, d'implication. Je me suis endurci. J'ai pris ces sifflets comme une sorte d'hommage, cela voulait dire, d'une certaine façon, que j'étais important. Mais je suis heureux qu'ils aient disparu au fil des matches.

Est-ce important de se sentir aimer par les supporters ?

Les seuls qui comptent vraiment sont ceux de Manchester United. Si les supporters adverses me respectent, tant mieux, mais s'ils me détestent, c'est le jeu, je l'accepte.

Avez-vous été surpris par vos performances cette saison ?

Je travaille, je fais des efforts, donc je ne suis pas surpris par ce que je fais sur un terrain. Ça n'arrive pas par magie. Cette saison, j'ai beaucoup progressé, beaucoup plus que la saison dernière. L'expérience est un élément essentiel. Je ne fais plus les erreurs que je faisais dans le passé, mon jeu est plus propre. Je sais prendre désormais la décision au moment juste, et me rendre ensuite utile à l'équipe. C'est une grosse progression.

Pensez-vous qu'il y ait eu un déclic précis ?

Je crois que la Coupe du Monde m'a changé. J'ai tout connu en Allemagne, de bons et de très mauvais moments. Les gens n'ont retenu que l'affaire avec Wayne (Rooney), mais j'ai fait un bon tournoi. Contre l'Angleterre, par exemple, j'ai tiré le penalty décisif lors de la séance de tirs au but, mais personne ne s'en souvient. Le sélectionneur Scolari m'a demandé si je voulais tirer. Je lui ai répondu « Bien sur !» même si je savais qu'il y avait beaucoup de pression. En ratant, je me mettais à dos les gens au Portugal. En marquant, les Anglais ! Mais, ce soir-là, je défendais mon pays. Je n'ai pas pensé aux conséquences. Je n'ai jamais peur quand je joue au foot. Je crois en moi et j'essaie. Parfois, je me trompe. Mais il faut garder cette confiance...

Quel souvenir conservez-vous du match contre la France, remporté 1-0 par les Bleus ?

Une demie finale, deux grandes équipes. Entrer sur le terrain pour ce match était un sentiment extraordinaire. J'ai pris beaucoup de plaisir. C'était dur, serré. Nous avons bien joué, mais la France a gagné. Je crois que c'était mérité.

Votre performance, ce soir-là, avait été paradoxale. Votre talent était palpable, plus qu'un autre, mais vous sembliez incapable de l'utiliser à bon escient. Etes-vous d'accord ?

Non, j'ai tenté, j'ai créé des occasions. Simplement, ça n'a pas marché. Est-ce pour autant que j'ai fait un mauvais match ? Mon jeu est à risques, mais vous préféreriez que je reste sans rien tenter ?

Avez-vous conscience d'en faire trop, lors de certains matchs?

Je me rend compte, parfois, de mes excès. Mais je ne peux pas me renier, c'est ma façon de jouer, je prends des risques, je dribble, je frappe. Avant chaque match, Alex Ferguson me dit : « Cristiano, fait-toi plaisir, utilise ton talent. » Je l'écoute.

Dans un mauvais jour, cela peut devenir extrêmement frustrant ?

Ces derniers temps, je crois que cela a payé assez souvent.

Quand êtes-vous devenu un dribbleur ?

A la naissance ! Je n'ai jamais tenté de jouer différemment. Lorsque que je jouais avec mes potes à 10 ou 11 ans, sur des terrains cabossés nous dribblions tous. A cet âge, c'est la chose qui vous intéresse. Quand on est jeune, on eut briller, faire le geste spectaculaire, celui qui vous différencie des autres. J'ai gardé ça en moi. Même si je suis trop jeune pour l'avoir vu jouer au sommet de sa grandeur, Maradona a toujours été mon idole. J'ai vu des images de lui. J'adore son style. Zidane, par exemple, est aussi un modèle, évidemment, mais mon style se rapproche beaucoup plus de celui de Maradona. Nous avons la même passion pour le dribble.

Sur un terrain, avez-vous déjà tenté, volontairement, d'humilier votre adversaire direct ?

C'est peut-être l'impression que je donne, mais ce n'est pas le cas. J'aime dribbler, je ne sais pas jouer autrement, mais je n'ai jamais rigolé de mes adversaires. Il faut les respecter. Au haut niveau, si vous ne respectez pas votre adversaires, si vous le regarder avez dédain vous n'y arriverez pas. Chaque dribble demande un grand effort, et beaucoup de concentration, contre n'importe qui.

Cette saison, vous avez tout de même appris à faire des passes...

J'ai appris à trouver le bon moment pour passer, pour dribbler ou tirer. J'ai marqué 20 buts cette saison, toutes compétitions confondues, la saison dernière je n'en avais marqué que 10. Sur le terrain, je prend de meilleures décisions.

Prenez-vous du plaisir dans la passe ?

Si elle permet à l'équipe d'avancer...

Quel rôle a joué Alex Ferguson dans cette transformation ?

Le travail tactique effectué avec lui, et aussi Carlos Queiroz, son adjoint, a été évidemment précieux. Je parle presque tous les jours avec Alex Ferguson. Il est très fort dans la relation aux joueurs, il sait maintenir un climat de confiance et de travail à la fois. Parfois, il me bouscule, il m'engueule. C'est normal, il est comme ma mère, ou mon père, il me fixe des limites et des objectifs. Mais il est juste. A la mi-temps de matchs, il m'a souvent hurlé dessus, mais toujours pour me faire progresser. Les gens disent qu'il est moins explosif qu'avant, mais il peut toujours s'énerver, croyez-moi ! En début de saison, tout le monde annonçait qu'il était dépassé, que l'équipe ne pourrait jamais gagné le titre. Mais en réalité, il n'avait jamais perdu le contrôle. Comme il l'avait prédit, l'équipe a gagné en maturité, en régularité, en équilibre. Cette saison, tous les joueurs ont marqué des buts, les attaquants, les milieux, les défenseurs. Tout le monde a tiré dans le même sens. Ferguson savait que cela allait arriver, il a toujours été sous contrôle.

Les départs de Ruud Van Nistelrooy et Roy Keane ont il permis d'assainir l'ambiance au seins du groupe ?

Ecoutez, l'ambiance a toujours été bonne au club. Cette saison, avec les résultats, c'était particulièrement fantastique. Mais Ruud Van Nistelrooy et Roy Keane étaient des joueurs et des coéquipiers extraordinaires.

C'est de la langue de bois, ça ....

Non j'étais vraiment triste de le voir partir. Mais dans le foot, il faut avancer.

Prenez-vous toujours autant de plaisir sur le terrain ?

Le football, c'est ma vie. Quand j'étais un gamin, je ne rêvais que de ça, de jouer dans des stades pleins, d'être un professionnel et de gagner des titres. C'est la vie dont j'ai toujours rêvé, comment pourrais-je être malheureux maintenant ? On est parfois contrarié par des faits des matchs, des gestes ratés, des défaites, il m'arrive d'être en colère sur le terrain, mais je ne suis jamais malheureux. Sur un terrain, je m'amuse. Je ne me rappelle d'aucun match au cours duquel je n'aie pas pris de plaisir. Ça ne m'est jamais arrivé, je crois.

Vous avez pris du plaisir contre Milan en demie finale retour de la Ligue des Champions (victoire des rossoneri 3-0) ?

C'était un peu compliqué, ce soir-là ! Mais je sais qu'on ne peut être exceptionnel lors de tous les matchs. Même les grands joueurs passent au travers, parfois. J'ai essayé, mais ve n'est pas passé. J'ai été très mauvais, et la déception était énorme. Mais au moins j'ai tenté des choses...

Vous êtes également passé à côté de votre finale de Cup, remporté 1-0 par Chelsea. Est-ce que la pression avant ces deux matchs était trop forte pour vous ?

Non, pas du tout. Je n'ai pas plus de pression avant un match de Ligue des Champions qu'avant un match de Championnat. La seule pression que je ressens est celle que je me mets. Comme je veux être bon à chaque match c'est la même chose à chaque fois.

Mais les plus grand joueurs font la différence dans ces moments-là...

Cette saison, j'ai réalisé de grandes parties contre Arsenal, Chelsea, Liverpool en Championnat. J'ai aussi été bon contre la Roma en Ligue des Champions. Il y avait aussi de l'enjeu. Je crois que j'ai montré que je pouvais répondre présent dans les grands rendez-vous.

Combien de temps mettez-vous à récupérer après une défaite ?

Je me remets très vite, j'essaie simplement de tirer les enseignements de la défaite et je passe au match suivant. Le football, c'est comme ça. Tout va très vite.

Avez-vous déjà triché sur un terrain ?

(Longue pause) je suis né avec ce style, ce style provocant, je vais au-devant des adversaires, c'est comme ça.

Mais avez-vous déjà triché sur terrain ?

Quand une équipe joue contre Manchester United, elle veut gagner, elle est particulièrement motivée. La réaction des joueurs et des supporters est parfois excessive et injuste.

Avez-vous déjà plongé, par exemple ?

Avec les ralentis, les gros plans, les gens peuvent se faire leur propre opinion. Mais, moi, je ne triche pas. Je ne fonctionna pas comme ça. Certaines personnes ne m'aiment pas, elles ont un préjugé négatif sur moi, mais que puis-je y faire ? Début mai, lors du derby contre Mancheter City (remporté par MU 1-0, 37e j), un joueur m'a marché dessus. Les supporters m'ont hué, ils ont dit que j'avais simulé. Je m'en fiche. Je fais mon travail. Les gens se font leur propre opinion sur moi, je n'y peux rien.

Quelles sont les lacunes de votre jeu ?

Il en reste beaucoup ! Je peux faire plus de passe décisives, je peux marqué plus, je peux dribbler plus. Je peux aussi progresser psychologiquement. Je ne suis pas parfait !

Psychologiquement, que devez-vous améliorer ?

Je ne dois plus parler à l'arbitre, ni répondre aux provocations des autres joueurs. Quand on est fort, on ne temps pas dans ces pièges-la. On reste droit, silencieux. Il y a quelques mois, je perdais mon temps avec ce genre de bêtises. Je répondais aux adversaires, je me déconcentrais. J'ai appris. Mais parfois, je retombe encore dans mes anciens travers. Cela ne doit plus arriver. C'est un travail que je dois faire seul avec moi-même. Pour la tactique, la technique, je suis entouré par le staff, les entraîneurs, les coéquipiers, qui m'entourent et qui m'aident. Le mental c'est mon travail à moi.

Le décès de votre père en 2005, a-t-il accéléré votre maturation ?

C'était un moment très difficile. Perdre son père à 20 ans n'est pas quelque chose de naturel. On apprend des choses sur soi-même dans ce genre de moment. On se doit d'être fort. J'ai beaucoup changé en 2 ans.

Avez-vous l'impression d'être devenu une star ?

Je sais que j'ai fait de grandes choses cette saison. Je suis fier de cela. Les gens me regardent et me parlent différemment. J'ai changé de catégorie, mais cela, je le mérite. J'ai travaillé très dur pour arriver à ce niveau.

Vous savez que la saison prochaine sera plus difficile, que vous serez attendu au tournant ?

Je suis prêt pour ça. Je travaillerai encore plus. Je veux continuer à gagner des titres et à m'amuser sur le terrain. Le foot, c'est ma vie. J'en veux plus, toujours plus. Je veux gagner des titres collectifs, des titres individuels, tous les titres individuels possibles. Je ne veux pas disparaître dans un an ou deux. Rester au sommet est le plus dur, je le sais.

La reconnaissance individuelle est-elle importante pour vous ?

Bien sur ! Cette saison, j'ai été plébiscité par les joueurs, par les journalistes, les supporters... on ne fait pas ce genre d'unanimité sans avoir réalisé une grande saison. Je prends ces titres comme la récompense du travail effectué. Cela confirme que j'ai atteint mes objectifs. Un trophée individuel ne sera jamais aussi fort qu'un trophée que l'on partage avec ses coéquipiers, mais cela reste une joie formidable. Je suis fier de ceux que je viens de gagner.

Avez-vous déjà pensé au ballon d'or France Football ?

C'est un rêve. Je ne veux pas y penser. Je continuerai à faire mon travail, jusqu'à ce qu'on décide de me le donner. Peut-être que cela viendra un jour.

Pensez-vous être le meilleur joueur du monde ?

Certains disent que je le suis... Des joueurs, des supporters. Moi, je ne sais pas. Je préfère me dire que je suis au début de ma carrière et que je peux encore m'améliorer dans beaucoup de domaines. Parfois, j'entends dire que je peux faire une carrière comme Eusebio, Maradona ou Zidane. Mais je ne veux copier personnes. Je veux être Cristiano Ronaldo, c'est tout.

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